Romains 16 est bien plus qu’une liste finale de salutations. Dans ce chapitre, Paul mentionne nommément un nombre frappant de femmes et reconnaît leur travail, leur responsabilité et leur place dans la mission chrétienne. Quiconque veut comprendre comment les femmes fonctionnaient dans l’Église primitive ne peut ignorer Romains 16.
Je vous recommande notre sœur Phœbé, qui est diaconesse de l'Eglise de Cenchrées.
Romains 16:1 (Segond 21)1. Pourquoi Romains 16 est important
Dans Romains 16, Paul salue les hommes et les femmes de manière étonnamment similaire. Il les mentionne non seulement comme membres de la congrégation, mais aussi comme collaborateurs, travailleurs, preneurs de risques, personnes responsables et respectés au sein du mouvement chrétien.
C’est théologiquement important. Si, selon Paul, les femmes ne pouvaient en principe pas jouer un rôle significatif dans l'Église, alors il est difficile d'expliquer pourquoi il mentionne et valorise explicitement tant de femmes dans ce chapitre. Romains 16 ne nous donne pas l’image d’une Église dans laquelle les femmes sont invisibles, mais d’un réseau dans lequel les femmes contribuent activement à l’Évangile.
Romains 16 ne montre pas la présence passive des femmes, mais leur participation reconnue à la mission de l'Église.
2. Phœbé : recommandé par Paul
Paul commence par Phœbé. Cela en soi est significatif. De nombreux interprètes considèrent Romains 16 :1-2 comme une recommandation de Phœbé à l’église de Rome. Il est fort possible qu'elle ait remis la lettre aux Romains. Si tel était le cas, on lui confiait un rôle de confiance important : elle représentait Paul et son message à l’Église de Rome.
Paul l'appelle « notre sœur » et la relie à l'église de Cenchria. Ce n’était donc pas une simple connaissance, mais une personne enracinée dans une communauté chrétienne concrète. Son nom, qui peut évoquer un milieu grec-païen, suggère qu'elle pourrait provenir d'un contexte non juif. En tout cas, elle apparaît comme une femme ayant une signification sociale, ecclésiastique et missionnaire.
Paul n'ouvre pas ses salutations personnelles avec un leader masculin, mais avec Phœbé. Cela en dit long sur sa fiabilité, sa position et l'appréciation que Paul avait pour elle.
3. Phœbé comme diakonos
Paul appelle Phœbé un διάκονος de l'église de Cenchrées. Ce mot est souvent traduit par « serviteur », mais cette traduction peut sembler trop faible. Dans de nombreuses Églises, le « service » est spontanément associé à une aide pratique en arrière-plan. Chez Paul, cependant, le mot champ de diaconie est beaucoup plus large.
Paul utilise des mots apparentés pour son propre ministère, pour ses employés, pour la proclamation de l'Évangile, pour l'édification de l'Église et pour ses responsabilités concrètes au sein de la communauté chrétienne. Diakonia pour Paul ne signifie pas seulement « aide », mais peut faire référence à une tâche reconnue au service de l'Église et de l'Évangile.1
Dans 1 Corinthiens 16 : 15, Paul parle d’Étienne et de sa maison qui se sont consacrés au service des saints. Cela ne semble pas se limiter à un soutien pratique. Il s'agit d'un engagement envers la communauté, probablement avec une dimension claire de responsabilité et de leadership.2
Si diakonos chez les hommes peut faire référence à un ministère reconnu, il n'y a aucune bonne raison pour que Phœbé le limite à une aide pratique.
4. Diakonia : tâche, mission et responsabilité
John N. Collins a critiqué à juste titre le fait que diaconie est souvent trop vite interprété comme un humble service au sens moderne du terme. Selon Collins, l’accent dans les sources anciennes n’est pas principalement mis sur une attitude d’humilité, mais sur l’accomplissement d’une tâche au nom de quelqu’un d’autre. Il s'agit d'une mission, d'un envoi ou d'une responsabilité.3
Cela correspond bien au Nouveau Testament. Le verbe diakoneō peut en effet désigner le service à table, mais il est également utilisé pour le service du Christ lui-même, pour le soin des saints et pour le ministère de l'Évangile. Le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie. Ce service n’est pas une petite tâche pratique, mais le cœur de sa mission messianique.
Également dans Philippiens 1 : 1, les surveillants et les diacres sont abordés ensemble. Cela indique que les diacres étaient des personnes reconnaissables au sein de l’Église, avec une responsabilité distincte. Tychique et Epaphras sont également appelés ministres, alors qu'ils sont clairement impliqués dans le travail missionnaire et la communication pastorale de Paul.4
Le mot diakonos ne rend pas Phœbé plus petit. Cela la place dans un réseau plus large de personnes qui ont exercé un ministère reconnu au service du Christ et de son Église.
5. Phœbé comme prostatis
Paul appelle également Phœbé un προστάτις. Ce mot est souvent traduit par protectrice, patronne ou bienfaitrice. Il s’agit de quelqu’un qui soutient, protège et assume la responsabilité des autres. Paul dit même qu'elle était une prostatis parmi tant d'autres, y compris lui-même.
C'est une formulation forte. Phœbé n’est pas présenté comme quelqu’un qui a simplement aidé en arrière-plan. Elle avait probablement une influence sociale, des ressources et une autorité pour soutenir les autres. Son rôle relie soins, protection, responsabilité et leadership.
Dans le monde gréco-romain, les mécènes et patronnes pouvaient remplir une fonction sociale importante. Ils ont fourni une protection, un soutien financier, un réseau et un soutien public. Lorsque Paul nomme Phœbé de cette manière, il la reconnaît comme quelqu'un qui a contribué de manière significative à la vie de la communauté.5
Phœbé est à la fois la sœur de Paul, diacre et protectrice. Ce n'est pas une position marginale, mais un ministère reconnu.
6. Priscille et Aquilas : collaborateurs en Christ
Après Phœbé, Paul mentionne Priscilla et Aquila. Ils formaient un couple influent dans le mouvement chrétien primitif. Paul les connaissait grâce à son travail missionnaire et les appelle ses collaborateurs en Jésus-Christ.
Il est frappant que Priscille soit mentionnée avant Aquila dans Romains 16 : 3. Cela se produit également ailleurs dans le Nouveau Testament. Cet ordre en lui-même ne prouve pas tout, mais il souligne sa place visible et proéminente au sein de leur ministère commun. Paul ne la présente pas comme « l’épouse d’Aquila », mais la mentionne comme une collaboratrice de lui.
Saluez Prisca et Aquilas, mes collaborateurs en Jésus-Christ.
Romains 16:3 (Segond 21)Le mot « employé » est important. Paul l'utilise pour les personnes qui lui sont associées dans la mission de l'Évangile. Priscilla n'est donc pas exclue de ce titre en raison de son sexe. Elle partage le travail, la responsabilité et le risque de la mission chrétienne.6
7. Priscilla en tant que dirigeante d'une église de maison
Paul salue également l'église qui se réunit dans la maison de Priscille et Aquila. Les églises de maison n’étaient pas des lieux de rencontre fortuits au premier siècle. Ils formaient l'espace concret dans lequel les croyants se réunissaient pour la prière, l'éducation, les repas, la communion fraternelle et la croissance missionnaire.
Ceux qui recevaient une église de maison portaient souvent plus de responsabilités que la simple hospitalité. La maison était un centre de communion fraternelle et de prédication. Ainsi Priscilla et Aquila n’ont pas seulement fourni un abri ; ils ont soutenu et formé une communauté chrétienne.
L'implication de Priscilla dans ces églises de maison souligne son leadership. Avec Aquila, elle a contribué à la construction de communautés dans diverses villes. Leur mobilité, leur métier de fabricant de tentes et leur collaboration avec Paul en ont fait des figures importantes dans la diffusion missionnaire de l'Évangile.
Recevoir une église de maison au premier siècle signifiait non seulement ouvrir une porte, mais aussi être responsable d’une communauté.
8. Priscilla en tant qu'enseignante
Actes 18 raconte que Priscille et Aquilas prirent Apollos à part et lui expliquèrent plus en détail la voie de Dieu. Apollos n’était pas un croyant novice sans connaissance. Il est présenté comme éloquent et puissant dans les Écritures. Pourtant, lui et son ministère reçoivent une formation complémentaire de Priscille et d'Aquila.
Le fait que Priscilla soit mentionnée dans ce contexte est important. Elle n’apparaît pas comme une présence silencieuse, mais comme une personne impliquée dans l’éducation théologique. Le texte ne fait aucune objection à sa participation à cette instruction. Elle est plutôt présentée, avec Aquila, comme quelqu'un qui aide Apollos à mieux comprendre la voie de Dieu.
Priscilla montre que les femmes de l'Église primitive n'étaient pas seulement des bénéficiaires d'éducation. Ils pouvaient également participer à la formation d’autres personnes, voire de prédicateurs influents comme Apollos.
9. Junia : femme ou homme ?
Romains 16 : 7 mentionne Andronicus et Junia. Il y a eu de nombreuses discussions autour de ce texte. Certaines traductions ou interprétations plus anciennes faisaient de Junia un « Junias » masculin. Pourtant, la lecture féminine est bien plus probable.
Le prénom féminin Junia est bien connu dans le monde gréco-romain. La forme masculine « Junias », en revanche, est difficile à démontrer dans les sources anciennes pertinentes. C'est pourquoi de nombreux interprètes et traductions contemporains choisissent à nouveau Junia comme prénom féminin.
L’analyse de Junia montre comment la traduction peut parfois être influencée par les attentes concernant ce que les femmes pourraient ou ne pourraient pas être. Si l’on suppose d’avance qu’une femme ne pouvait pas être apôtre, le texte se lit plus rapidement dans un sens masculin. Mais les preuves onomastiques disponibles indiquent clairement que Junia est une femme.7
La question n’est pas de savoir si Junia s’intègre dans le texte. La question est de savoir si nos attentes laissent place à ce que dit le texte.
10. Junia parmi les apôtres
Paul dit qu’Andronic et Junia sont « très estimés parmi les apôtres » (Romains 16:7, Segond 21). Il y a un débat sur la signification précise : Paul veut-il dire qu'ils étaient connus des apôtres, ou qu'ils appartenaient eux-mêmes au cercle apostolique ?
La lecture la plus naturelle est qu’ils étaient très appréciés au sein du groupe des apôtres. De plus, le terme « apôtre » ne doit pas nécessairement être limité aux Douze. Dans le Nouveau Testament, le terme peut être utilisé de manière plus large pour désigner les envoyés et les missionnaires impliqués dans la propagation de l'Évangile.
Paul mentionne également qu'Andronicus et Junia étaient en Christ avant lui. Ils appartenaient donc à la génération précédente de croyants. Leur captivité, leur parenté avec Paul et leur prestige au sein du cercle apostolique indiquent un engagement significatif et à long terme dans la mission chrétienne.
Saluez Andronicus et Junia, mes compatriotes et mes compagnons de détention; ils sont très estimés parmi les apôtres et ils se sont même convertis à Christ avant moi.
Romains 16:7 (Segond 21)Le rôle spécifique de Junia n’est pas développé davantage. Mais il est important que Paul ne la réduise pas à la compagne d’Andronic. Elle est mentionnée avec lui comme une codétenue, une des premières croyantes et une personne remarquable. Cela fait d’elle un témoin important au sein de l’Église primitive.
11. Marie, Tryphaena, Tryphosa et Persis
Outre Phœbé, Priscilla et Junia, Paul mentionne plusieurs autres femmes. Maria a travaillé dur. Tryphaena et Tryphosa travaillent dans le Seigneur. Persis est appelée « la bien-aimée » et a accompli beaucoup de travail dans le Seigneur.
Ces formulations ne sont pas sans engagement. Paul utilise un langage de travail et d'effort qui, ailleurs, décrit également son propre ministère et celui d'autres collègues. Il ne s’agit donc pas d’une mention polie des femmes qui étaient présentes, mais d’une reconnaissance d’un réel engagement envers le Seigneur et la communauté.
Paul rend visible le travail de ces femmes. Il mentionne leurs noms, leurs travaux et leur lien avec le Seigneur. Ceci est frappant dans une culture où les femmes disparaissent facilement de la mémoire publique.
12. Salutations aux autres femmes
Paul mentionne également la mère de Rufus, Julia, et la sœur de Nérée. Certaines femmes sont mentionnées avec les hommes, d'autres indépendamment. Cette différence est importante. Les femmes apparaissent dans Romains 16 non seulement à travers leurs parents masculins, mais aussi en tant qu'individus connus et appréciés à part entière.
Paul écrit à propos de Rufus : « sa mère, qui est aussi la mienne » par Paul. C’est un langage chaleureux et personnel. Perside est appelée « la bien-aimée ». Ces formes d’adresse montrent un réseau d’attention mutuelle, de reconnaissance et de connexion. L'attitude de Paul envers ces femmes n'est ni distante ni méprisante, mais reconnaissante et relationnelle.
Romains 16 conserve les noms de femmes qui autrement auraient été facilement oubliées. Paul les écrit à la mémoire de l'Église.
13. Qu’est-ce que cela signifie pour l’autorité masculine ?
Romains 16 est en tension avec une vision dans laquelle les hommes portent en principe toute la responsabilité spirituelle visible et les femmes sont principalement présentes de manière solidaire. Paul mentionne les femmes comme diacres, protectrices, collaboratrices, dirigeantes d’églises de maison, enseignantes, travailleuses acharnées et éventuellement témoins apostoliques.
Cela ne signifie pas que Romains 16 résout automatiquement toutes les questions concernant la fonction, la structure et l’ordre de l’Église. Mais le chapitre montre clairement que le mouvement chrétien primitif ne fonctionnait pas selon une simple division dans laquelle les hommes dirigeaient et les femmes suivaient silencieusement. La pratique entourant Paul était plus riche, plus dynamique et plus réciproque.
Quiconque souhaite aujourd’hui exclure les femmes du ministère visible doit donc traiter honnêtement Romains 16. Paul lui-même reconnaît les femmes qui portent des responsabilités. Il mentionne publiquement leurs noms et les recommande à la congrégation.
Conclusion
Romains 16 offre un témoignage puissant sur les femmes dans l’Église primitive. Phœbé est recommandé sous les noms diakonos et prostatis. Priscilla apparaît comme une collègue, une dirigeante d'église de maison et une enseignante. Junia est mentionnée comme quelqu’un de remarquable parmi les apôtres. D’autres femmes sont louées pour leur travail dans le Seigneur.
Les salutations de Paul ne sont donc pas de simples formules de politesse. Ils montrent comment l’Église primitive fonctionnait comme un réseau de femmes et d’hommes qui servaient ensemble l’Évangile. Romains 16 rend visible ce que les traditions ecclésiales ultérieures ont parfois obscurci : les femmes portaient la responsabilité, bâtissaient des églises et étaient reconnues par Paul comme collaboratrices du Christ.
La question n’est pas de savoir si les femmes sont présentes dans Romains 16. La question est de savoir si nous osons reconnaître aujourd’hui ce que Paul lui-même a déjà reconnu.
Notes de bas de page et sources
- Susan Mathew, Women in the Greetings of Romans 16.1–16: A Study of Mutuality and Women’s Ministry in the Letter to the Romans (London: Bloomsbury T&T Clark, 2013). ↩
- Robert Banks, Paul’s Idea of Community, p. 164; I. H. Marshall en D. A. Hagner, 1 Corinthians (Grand Rapids: Eerdmans, 2000), p. 1339. ↩
- J. N. Collins, Diakonia: Re-interpreting the Ancient Sources (Oxford : Oxford University Press, 1990), p. 194. Voir aussi Robert Hannaford, « La nature représentative et relationnelle du ministère et le renouvellement du diaconat », dans The Ministry of Deacon: Ecclesiological Explorations (Uppsala : NEC, 2000), p. 245 ; D. Georgi, The Opponents of Paul in Second Corinthians (Édimbourg : T&T Clark, 1987), p. 27-32 ; A. D. Clarke, Serve the Community of the Church: Christians as Leaders and Ministers (Grand Rapids : Eerdmans, 2000), p. 239. ↩
- E. Best, “Bishops and Deacons: Phil. 1.1,” Studia Evangelica 4 (1968): 371–376; T. O’Brien, The Epistle to the Philippians: A Commentary on the Greek Text (Grand Rapids: Eerdmans, 1991), p. 48–49; J. D. G. Dunn, The Epistle to the Colossians and to Philemon: A Commentary on the Greek Text (Grand Rapids: Eerdmans, 1996), p. 272. ↩
- Trebilco, Communautés juives en Asie Mineure, p. 109. ↩
- Jerome Murphy-O’Connor, “Prisca and Aquila: Travelling Tentmakers and Church Builders,” Biblical Archaeology Review 8 (1992): 40–51. ↩
- Voir, entre autres, l’argument onomastique de Brooten, Cervin, Bauckham et Lampe, tel que discuté dans le débat académique autour de Romains 16 : 7. La forme féminine Junia est bien attestée ; la forme masculine Junias reste problématique. ↩
- W. D. Thomas, « Phœbé : A Helper of Many », Expository Times 95 (1984) : 336-337.
- Craig S. Keener, Paul, Women and Wives: Marriage and Women’s Ministry in the Letters of Paul (Peabody : Hendrickson, 1992), p. 238.
- J. D. G. Dunn, Romans 9-16, p. 886-887.
- Joseph A. Fitzmyer, Romans, p. 729-730. Voir aussi B. Holmberg, Paul and Power: The Structure of Authority in the Primitive Church as Reflected in the Pauline Epistles (Philadelphie : Fortress Press, 1980), p. 99-102.
- Susan Mathew, Women in the Greetings of Romans 16:1–16 (Londres : Bloomsbury T&T Clark, 2013), p. 73-74.
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