Plusieurs passages du Nouveau Testament sont considérés comme cruciaux dans la discussion sur le rôle des femmes dans l'Église. L’un de ces passages est 1 Corinthiens 14 : 34-35, qui est souvent cité pour affirmer que les femmes doivent garder le silence à l’église. Mais cette interprétation est-elle correcte ? Les femmes doivent-elles vraiment se taire ? Et cela ne semble-t-il pas à Paul contredire d’autres passages ? Ce texte nécessite une lecture approfondie et attentive.
que vos femmes se taisent dans les assemblées, car il ne leur est pas permis d'y parler, mais elles doivent se soumettre, comme le dit aussi la loi. Si elles veulent s'instruire sur quelque chose, qu'elles interrogent leur mari à la maison, car il est inconvenant pour une femme de parler dans l'Eglise.
1 Corinthiens 14:34-35 (Segond 21)1. Paul dit-il que les femmes devraient garder le silence à l'église ?
Lorsque nous examinons l’histoire de l’Église, nous constatons que ce texte a souvent été appliqué de manière très large. De Tertullien à Thomas d'Aquin, dans certaines traditions, il était même interdit aux femmes de chanter à l'église, et encore moins de prier ou de parler à haute voix. De nombreuses Églises ont longtemps conservé cette interprétation. Pourtant, une application aussi générale pose problème.
Le contexte immédiat de 1 Corinthiens 14 n’est pas une interdiction générale de parler, mais un ordre dans l’adoration. Paul discute de la prophétie, des langues et de l'intelligibilité. Il commence dans 1 Corinthiens 14 : 1 par l’exhortation à rechercher l’amour et les dons spirituels, en particulier la prophétie.
Il est frappant de constater que le silence apparaît trois fois dans 1 Corinthiens 14 : aux versets 28, 30 et 34. Les deux premiers appels au silence sont clairement spécifiques à la situation et neutres en termes de genre. Celui qui parle en langues sans interprète doit garder le silence. Ceux qui prophétisent doivent garder le silence lorsque quelqu’un d’autre reçoit une révélation. Il s’agit donc toujours d’une question d’ordre et non d’une interdiction absolue de parler.
Il est donc évident de lire également le verset 34 dans cette ligne. Paul a à l’esprit des circonstances spécifiques dans lesquelles certaines femmes doivent garder le silence, et non un bâillon universel pour toutes les femmes de toutes les congrégations.
Cela devient encore plus probable lorsque nous lisons 1 Corinthiens 14 à côté de 1 Corinthiens 11. Paul suppose ici que les femmes prient et prophétisent lors de la réunion. Si les femmes prient et prophétisent à haute voix au chapitre 11, le chapitre 14 ne peut guère signifier que les femmes doivent toujours et partout se taire.
Paul n'impose pas une interdiction absolue du silence, mais corrige le désordre dans une église spécifique.
2. Pas de conversation informelle pendant le service
Une première explication possible est que Paul fait référence à des propos perturbateurs lors de la réunion. Jean Chrysostome, archevêque de Constantinople de 398 à 405, fait référence à 1 Corinthiens 14 :34-35 dans son neuvième sermon sur 1 Timothée. Il décrit certaines femmes de Corinthe parlant fort pendant la réunion, comme si elles étaient sur un marché ou dans des bains publics.
Chrysostome et d’autres interprètes considéraient donc ces versets comme un correctif au désordre. Cela correspond au contexte plus large de 1 Corinthiens 14, où Paul souligne à plusieurs reprises que Dieu n’est pas un Dieu de désordre, mais de paix.
Mais cette explication a aussi une faiblesse. Le mot grec laleō, qui est souvent traduit par « parler », ne signifie pas simplement « discuter » ou « parler de manière bavarde » dans le Nouveau Testament. Paul utilise également le même mot dans 1 Corinthiens 14 pour parler en langues et pour parler prophétique. Par conséquent, on ne peut pas simplement limiter le mot aux commérages ou aux propos anodins.
Pourtant, l’essentiel de cette explication reste précieux : Paul ne corrige pas la féminité, mais le désordre. Si le problème était un discours perturbateur, alors aujourd’hui le principe s’applique à quiconque perturbe le culte, hommes et femmes.
La question n’est pas : les femmes ont-elles le droit de parler ? La question est : qu’est-ce qui perturbe la construction de l’église ?
3. Les femmes ne sont pas autorisées à interrompre le service avec des questions simples
Une deuxième explication bien connue se concentre sur le verset 35 : « Si elles veulent s'instruire sur quelque chose » Le mot grec mathein indique l'apprentissage. Craig Keener relie cela au contexte culturel des femmes de Corinthe. Il a ajouté qu'il était possible que certaines femmes, qui avaient moins d'éducation formelle que les hommes, aient interrompu les réunions avec des questions fondamentales.
Dans le monde antique, les débutants étaient censés apprendre en silence. Les étudiants plus avancés pouvaient interrompre les cours publics par des questions. Lorsque des femmes sans instruction posaient des questions pendant la réunion, elles pouvaient par inadvertance perturber l'ordre et embarrasser leurs maris dans le cadre plus large d'une culture de l'honneur et de la honte.
Selon cette explication, Paul ne veut pas faire taire les femmes en tant que femmes, mais plutôt éviter les interruptions désordonnées. La solution est qu’ils posent leurs questions chez eux. Cela ne veut pas dire que les femmes ne devraient pas apprendre. Au contraire : le texte suppose que les femmes veulent apprendre.
Cette explication a aujourd’hui une application limitée dans de nombreuses églises occidentales. Aujourd’hui, les femmes sont souvent aussi bien, voire mieux, instruites que les hommes, et les interruptions spontanées pendant les quarts de travail sont généralement évitées par tout le monde. Si l'explication de Keener est correcte, il ne s'agit pas d'une interdiction permanente de la parole féminine, mais d'une situation concrète de questions de désordre.
Le texte ne dit pas que les femmes ne sont pas autorisées à apprendre. Au contraire : le désir d’apprendre est central. La question est de savoir où et comment ces questions sont posées de manière ordonnée.
4. Les femmes ne sont pas autorisées à juger ouvertement les prophéties ?
Une troisième interprétation relie 1 Corinthiens 14 :34-35 au verset 29, où Paul écrit que deux ou trois prophètes peuvent parler et que les autres doivent juger ce qui est dit. James Hurley, Wayne Grudem et d'autres interprètes complémentaires soutiennent que les femmes étaient autorisées à prophétiser, mais pas à juger publiquement les prophéties.
Selon cette interprétation, juger la prophétie serait une forme d’autorité spirituelle réservée aux hommes. Les femmes peuvent prophétiser, mais elles ne sont pas autorisées à tester publiquement les prophéties des autres.
Cette interprétation est théologiquement faible. La prophétie elle-même n'est pas une activité facultative dans la Bible. Les prophètes parlent au nom de Dieu, bâtissent l'Église et appellent le peuple de Dieu à l'obéissance. Paul place les prophètes et les prophéties en tête de sa liste de ministères, notamment dans 1 Corinthiens 12 :28 et Éphésiens 4 :11.
Si les femmes sont autorisées à prophétiser, il est difficile de soutenir qu’en principe elles ne doivent pas exercer d’autorité spirituelle. Par ailleurs, la Bible connaît plusieurs prophétesses dotées d’une autorité spirituelle reconnue, telles que Myriam, Déborah et Houlda.
Ceux qui permettent aux femmes de prophétiser au nom de Dieu ne peuvent pas facilement soutenir qu’elles n’ont en principe aucune voix spirituelle.
5. Les femmes ne sont pas autorisées à poser des questions personnelles aux prophètes
Ben Witherington propose une explication différente. Il prend en compte la culture corinthienne plus large et les pratiques religieuses païennes. L'oracle de Delphes était célèbre dans le monde gréco-romain. Là, les gens posaient des questions à la Pythie, une prêtresse qui faisait office d'oracle.
Witherington suggère que certaines femmes de Corinthe pensaient peut-être que les prophètes chrétiens fonctionnaient de la même manière : comme des personnes à qui on pouvait poser des questions personnelles sur les préoccupations quotidiennes. Paul préciserait alors que la prophétie chrétienne fonctionne différemment. Les prophètes ne parlent pas sur demande de questions privées, mais parlent par l'Esprit pour l'édification de l'Église.
Si cette explication est correcte, alors Paul n’essaie pas d’exclure les femmes du culte, mais d’exclure les modèles païens des rassemblements chrétiens. Le culte ne doit pas être transformé en une pratique oraculaire où des questions personnelles perturbent la construction prophétique de la congrégation.
Paul protège la prophétie comme un don pour l’Église, et non comme un oracle privé pour des questions personnelles.
6. 1 Corinthiens 14 :34-35 est-il une citation ?
Une autre théorie largement discutée soutient que 1 Corinthiens 14 : 34-35 est une citation d’une position de Corinthe, à laquelle Paul répond ensuite. Nous savons que dans 1 Corinthiens, Paul cite ou reproduit souvent des déclarations des Corinthiens, par exemple : « il est bon pour l'homme de ne pas prendre de femme » dans 1 Corinthiens 7 :1, ou « nous avons tous la connaissance » dans 1 Corinthiens 8 :1.
Selon cette explication, en 14 : 34-35, Paul cite un groupe qui veut faire taire les femmes. Au verset 36, il répond alors sèchement : "Serait-ce de chez vous que la parole de Dieu est sortie? Ou est-ce à vous seuls qu'elle est parvenue?" Cette réponse ressemble en effet à une réprimande.
Il est frappant que le mot grec pour « toi seulement » au verset 36 soit masculin pluriel. Cela peut indiquer que Paul s’adresse à un groupe d’hommes qui pensaient pouvoir faire taire les femmes.
Cette théorie explique pourquoi le ton des versets 34 et 35 semble si abrupt et pourquoi le verset 36 suit si clairement. Si cette explication est correcte, alors Paul ne fait pas taire les femmes, mais corrige plutôt celles qui veulent le faire.
Cette explication est attrayante car elle explique la tension avec 1 Corinthiens 11 : 5. Après tout, Paul y reconnaît que les femmes prient et prophétisent. Un ordre absolu de silence au chapitre 14 serait en contradiction avec cela.
7. L'hypothèse d'interpolation de Payne
Philip Payne a défendu que 1 Corinthiens 14 : 34-35 pourrait être un ajout ou une interpolation ultérieur. Son argument repose à la fois sur des preuves internes et externes. En interne, les vers semblent interrompre le fil de la pensée. En externe, il souligne, entre autres, les données manuscrites, telles que l'emplacement de ces versets dans certains manuscrits.
Pourtant, cette hypothèse reste controversée. Les vers ne sont pas simplement absents des manuscrits les plus importants. Ils ont parfois été transmis dans un lieu différent, ce qui pose question sur leur position originelle. Certains chercheurs pensent que cela peut indiquer une interpolation, d'autres y voient un problème précoce de décalage textuel.
Il convient donc de considérer cette hypothèse avec prudence. L'argument de Payne est important et mérite attention, mais il n'est pas nécessaire de considérer les versets comme fallacieux pour rejeter une interdiction absolue du silence. Même lorsque les versets sont authentiques, une lecture contextuelle et non hiérarchique reste possible.
Le débat critique sur le texte est important, mais le rejet d’une interdiction absolue du silence n’en dépend pas entièrement.
8. Quelle loi oblige les femmes à garder le silence ?
Une autre question importante est la suivante : à quelle loi Paul fait-il référence lorsqu’il écrit que les femmes doivent être subordonnées « comme le dit aussi la loi » ? Lorsque Paul fait référence à la Torah ou au Tanakh plus large, un problème se pose : nulle part dans l’Ancien Testament il n’est demandé aux femmes de garder le silence dans la congrégation.
Certains Pères de l’Église ont relié cette référence à Genèse 3 : 16. Mais Genèse 3 : 16 décrit le brisement après la Chute, et non l’idéal de création de Dieu. La domination masculine n’est pas ici un commandement, mais une conséquence du péché.
D'autres interprètes font référence au droit rabbinique ou romain. C'est également difficile, parce que Paul a utilisé le mot nomos généralement utilisé pour la loi de Dieu, et non pour les coutumes romaines ou rabbiniques. Cynthia Long Westfall soutient donc que Paul fait peut-être référence aux normes culturelles dominantes en matière de modestie et d'ordre.
Quoi qu’il en soit, il reste frappant que l’Ancien Testament lui-même n’impose pas aux femmes de garder le silence. Au contraire, Proverbes 31 :26 dit de la femme sage : « Elle ouvre la bouche avec sagesse et un enseignement plein de bonté est sur sa langue. »
Elle ouvre la bouche avec sagesse et un enseignement plein de bonté est sur sa langue.
Proverbes 31:26 (Segond 21)9. La soumission comme maîtrise de soi et ordre
Le mot souvent traduit par « soumettre » est hypotassō. Ce mot n'indique pas nécessairement une subordination hiérarchique. Dans le contexte de 1 Corinthiens 14, il s’agit principalement d’ordre, de maîtrise de soi et d’harmonie au sein de la réunion.
Cela ressort également du verset 32, où Paul dit que les esprits des prophètes sont soumis aux prophètes. Les prophètes doivent également se contrôler. Personne ne devrait compter sur l’inspiration spirituelle pour provoquer le désordre.
Dans ce contexte, l’appel aux femmes peut être lu comme un appel à une participation ordonnée et non comme un refus de leurs dons. Le même principe s’applique aux hommes : eux aussi doivent garder le silence lorsque leurs paroles ne construisent pas l’Église.
Dans 1 Corinthiens 14, la soumission n’est pas une hiérarchie de genre, mais la maîtrise de soi au service de l’édification de l’Église.
Conclusion
1 Corinthiens 14 : 34-35 est un texte difficile, mais il ne doit pas être séparé de son contexte. Dans ce chapitre, Paul parle de l'ordre dans l'adoration, de la prophétie, des langues, de l'intelligibilité et de l'édification. Le silence dans ce chapitre est toujours spécifique à une situation.
De plus, l’interdiction absolue faite aux femmes de parler est en contradiction avec 1 Corinthiens 11 : 5, où Paul suppose que les femmes prient et prophétisent. Cela entre également en conflit avec la lignée biblique plus large dans laquelle des femmes telles que Myriam, Deborah, Houlda, Priscilla, Phœbé et les filles de Philippe parlent, enseignent, servent et prophétisent spirituellement.
Les différentes interprétations montrent que ce texte est complexe. Il peut s’agir de propos perturbateurs, de questions désordonnées, d’une mauvaise gestion des prophéties, de pratiques païennes, d’une citation de Corinthe ou d’un problème critique du texte. Ce qui reste clair, cependant, c'est que 1 Corinthiens 14 : 34-35 ne peut pas être utilisé de manière responsable comme une interdiction universelle de la voix des femmes dans l'Église.
Paul ne veut pas d'une église de femmes silencieuse, mais d'une église ordonnée dans laquelle tous les dons sont utilisés pour l'édification.
Notes de bas de page et sources
- Jean Chrysostome, Homélies sur Premier Timothée, Homélie 9.
- Craig S. Keener, Paul, Women & Wives (Peabody : Hendrickson, 1992), p. 50-53.
- James B. Hurley, Man and Woman in Biblical Perspective (Grand Rapids : Zondervan, 1981), p. 185-221.
- Wayne Grudem, The Gift of Prophecy in the New Testament and Today (Wheaton : Crossway, 1988), p. 220-221.
- Ben Witherington III, Conflict and Community in Corinth (Grand Rapids : Eerdmans, 1995), p. 287-289.
- Gordon D. Fee, The First Epistle to the Corinthians (NICNT ; Grand Rapids : Eerdmans, 1987), p. 699-708.
- Philip B. Payne, Man and Woman, One in Christ (Grand Rapids : Zondervan, 2009), p. 217-267.
- Lucy Peppiatt, Women and Worship at Corinth (Eugene : Cascade Books, 2015).
- Philip B. Payne, « Fuldensis, Sigla for Variants in Vaticanus et 1 Corinthiens 14 :34-5 », New Testament Studies 41 (1995) : 240-262.
- Cynthia Long Westfall, Paul and Gender (Grand Rapids : Baker Academic, 2016), p. 233-252.
- John Piper et Wayne Grudem, éd., Recovering Biblical Manhood and Womanhood (Wheaton : Crossway, 1991).
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